• 2020 : les pétroliers amorcent la transition

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    #Transition verte #Business
    Publié le 28/02/20
    Lecture 10 Min.

    « Les militants du climat me donnent de l’espoir ». La page d’accueil du site de Shell ouvre sur une tribune de Ben van Beurden, son directeur général, dans laquelle il présente ses convictions en faveur d’une économie bas carbone. Selon lui, les grandes compagnies pétrolières partagent les objectifs des militants en faveur de la planète et de la société. Leur responsabilité est majeure du fait des moyens conséquents dont elles disposent pour les atteindre : financiers, savoir-faire, taille… Shell s’engage à réduire de 50 % les émissions de gaz à effet de serre des produits énergétiques qu’elle vend à horizon 2050, avec une étape intermédiaire, -20 % à horizon 2035. Elle a introduit des indicateurs clés de performance environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la politique de rémunération variable de ses dirigeants. L’entreprise espagnole Repsol est plus radicale, avec l’annonce d’un objectif de neutralité carbone à horizon 2050.

    Ces exemples sont révélateurs d’une transition qui s’amorce au sein de l’ensemble de l’industrie pétrolière, alors que jusqu’à présent, seuls quelques meilleurs élèves se distinguaient. L’enjeu est au cœur de toutes les grandes conférences du secteur comme en témoigne le programme de l’édition 2020 de l’IP Week qui y a consacré la quasi-intégralité de ses trois journées : « produire plus d’énergie, réduire nos émissions, comment relever le défi », « notre rôle dans la production d’énergie bas carbone », « quatre scénarios pour la transition énergétique », « les batteries au lithium et la révolution des véhicules électriques », « l’impact géopolitique de la transition énergétique », « stratégie pour délivrer un futur bas carbone »...

    Les groupes pétroliers les plus actifs dans la lutte contre le changement climatique ont créé des divisions « énergies renouvelable » ou « bas carbone » dédiées à leurs investissements dans des projets d’énergie alternative au pétrole et, à horizon plus lointain, au gaz. Toutefois, la part de ces investissements « verts » ou « bas-carbone » dans le total de leurs investissements atteint au mieux 10 à 15 %. Cette transition répond surtout aux exigences croissantes des investisseurs et des actionnaires qui intègrent de manière de plus en plus systématique les critères ESG et formalisent des objectifs d’alignement ou de contribution à l’Accord de Paris sur le climat. C’est tout particulièrement le cas en France et au Royaume-Uni où les banques et les assureurs seront soumis pour la première fois en 2020 à des stress tests climatiques basés sur des scénarios à la fois de réchauffement climatique (résilience aux risques physiques) et de durcissement de la régulation en faveur d’une économie bas carbone, afin notamment d’évaluer la dépréciation potentielle de la valeur des actifs liés aux énergies fossiles.

    Autre signal fort, le gestionnaire d’actifs BlackRock indique désormais intégrer des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans ses décisions d’investissement, notamment dans son système interne de gestion des risques (Aladdin). Il a déclaré considérer les paramètres climat avec autant de rigueur que les mesures traditionnelles, comme la liquidité et le risque de crédit. « Nous observons un virage à 180° », explique Brice Le Foyer, industry banker assurant la couverture sectorielle des grands groupes du secteur Oil & Gas chez Natixis. « Les enjeux climatiques et la transition énergétique sont devenus un sujet majeur pour tous les acteurs du secteur, qu’ils soient cotés, comme les gros groupes énergétiques, ou privés, comme les négociants. »

     

    Face à cette mobilisation, quelles actions ?

    Plusieurs leviers de transition s’offrent aux entreprises du secteur du pétrole. Selon une typologie définie par le Green & Sustainable Hub de Natixis, elles peuvent d’abord se désengager ou s’abstenir des activités les plus émettrices (charbon, sables bitumineux). Elles peuvent naturellement décarboner leurs activités historiques et/ou prédominantes (réduire le torchage ou les fuites de méthane). L’ensemble de la chaîne de valeur développe des solutions pour réduire les émissions de CO2 directement liées à ses activités. Par exemple, les plateformes de forage utilisaient traditionnellement une partie de leur production – de gaz notamment – pour alimenter en énergie leurs propres outils de production. Elles développent aujourd’hui des solutions plus neutres en émission en se raccordant au réseau d’électricité, dont le mix intègre d’avantage d’énergie d’origine renouvelable. C’est en particulier le cas en mer du Nord et en Norvège.

    Par ailleurs l’ensemble du secteur pétrolier et gazier mène des projets pilotes CCS (carbon capture and storage) de capture du carbone, qui consistent à capter le carbone et le drainer dans des cavités souterraines pour le stocker. Certains investissent également dans les solutions de séquestration de CO2 naturelles, notamment à travers la foresterie. Les négociants (traders) ont également pris conscience de leur rôle central dans la chaîne de valeur et commencent à investir les bateaux de nouvelle génération dotés de moteurs utilisant des carburants moins nocifs pour l’environnement. « Sur ce point, la norme IMO 2020 est en train de transformer radicalement l’industrie du transport maritime et passe par l’impulsion des utilisateurs », précise Olivier Menard, industry banker en charge des grands négociants chez Natixis. Enfin, il est également possible - et nécessaire - pour les groupes pétroliers de diversifier leurs mix d’activités, en se développant notamment dans les énergies renouvelables (Repsol a ainsi une cible de 7,5GW de capacités d’énergies renouvelables installées d’ici à 2025). Cette diversification vers les activités vertes s’opère en particulier à travers des opérations de M&A. On assiste depuis une dizaine d’années à une hausse constante du nombre et du volume des opérations (à l’instar des acquisitions, par Total, de Sun Power et de Direct Energie).

    Le rééquilibrage du mix de production s’opère aussi et surtout jusqu’à présent au profit du gaz naturel, souvent présenté comme une « énergie de transition ». Depuis les deux dernières décennies, ce dernier se substitue de plus en plus à des combustibles fossiles plus intensifs en carbone, le pétrole mais surtout le charbon, dans de nombreuses utilisations. Par exemple, les bus qui roulent au gaz naturel rejettent un tiers de carbone en moins que les carburants traditionnels.

    Toutefois, si le gaz naturel permet d’amorcer un mouvement, il reste un combustible fossile et ne constitue pas un point d’arrivée vers l’économie bas carbone. De son côté, même si elle permet de neutraliser l’impact carbone de la combustion des énergies fossiles, la technologie de capture du CO2 (CCS) ne constitue pas pour autant une solution miracle. Les obstacles au déploiement à grande échelle du CCS sont en en effet nombreux : coût encore très élevé du procédé, faute d’industrialisation suffisante de la filière, absence de signal prix mondial sur les émissions de carbone freinant les initiatives à grande échelle, risque de fuite de CO2 et consommation d’énergie associés à la phase de transport du carbone, ces deux éléments limitant le bénéfice climatique de la technologie.

     

    Biométhane et hydrogène vert, des pistes émergentes pour accélérer la décarbonation de l’économie mondiale

    Certains grands groupes énergétiques vont donc plus loin en prenant part au développement d’énergies alternatives, comme le biométhane et l’hydrogène vert. Le conseil mondial de l’hydrogène rassemble divers acteurs impliqués dans le développement de ce gaz dont la combustion n’occasionne pas d’émissions de CO2, parmi lesquels les groupes pétroliers Total, BP ou Aramco.

    Le biométhane est un gaz naturel issu des déchets ménagers et industriels ou des matières premières agricoles. « En le capturant, on évite l’émission de méthane qui se serait, de toute façon, échappé dans l’atmosphère », observe Ivan Pavlovic, spécialiste des sujets énergie et environnement au sein de la recherche Global Markets et du Green & Sustainable Hub de Natixis. Après traitement, le biométhane est quasi-assimilable au gaz naturel qui contient lui-même généralement 94 % de méthane. Pour cette raison, il est injectable dans les infrastructures de transport de gaz naturel existantes, présentant ainsi l’avantage de ne soulever aucune problématique de « coûts échoués » pour ces dernières. « Toutefois, une production à grande échelle est limitée par les difficultés logistiques liées à la collecte et au transport de la matière première, lesquelles opérations constituent plus de la moitié des coûts de production du biométhane », tempère Ivan Pavlovic

    L’hydrogène « vert » constitue une autre piste sérieuse offrant un potentiel de décarbonation de l’économie mondiale plus important que le biométhane. Sa production, par électrolyse alimentée par de l’électricité d’origine renouvelable, offre ainsi la perspective d’un combustible sans empreinte carbone sur l’intégralité de sa chaîne de valeur. Il est dans certaines limites stockable et injectable dans les réseaux de transport et de distribution existants. Les applications de l’hydrogène sont multiples et pour la plupart déjà éprouvées : sidérurgie, verre, plastique, chauffage résidentiel ou collectif, transport, notamment via les véhicules équipés d’une pile à combustible… « La principale contrainte de l’hydrogène réside dans son transport et son stockage : rendant l’acier instable, son développement passe par le remplacement de certains composants des infrastructures existantes », souligne Ivan Pavlovic.

     

    Accompagner la transition énergétique de nos clients

    Natixis est engagée depuis 30 ans auprès des producteurs, raffineurs et négociants et a construit une relation de confiance et une expertise fine du secteur. Elle fait figure de pionnière dans la finance verte et responsable avec des mesures engageantes et innovantes : son Green & Sustainable Hub (GSH) est dédié au développement de solutions de financement, d’investissement et de conseils vertes et durables dans un modèle transversal à sa banque de grande clientèle ; son Green Weighting Factor est un outil inédit d’allocation du capital en fonction de de l’impact climatique et environnemental de chacun de ses financements visant le pilotage de la transition du bilan de Natixis. Elle est donc un partenaire de choix pour accompagner les acteurs du secteur dans leur transition énergétique. « Nous ne nous contentons pas de financer toujours plus d’actifs déjà verts, nous accompagnons également la transition des actifs existants. C’est une façon pour nous aussi d’assurer notre rôle de catalyseur dans la transition énergétique », explique Brice Le Foyer.

    Cédric Merle, expert au sein du Green & Sustainable Hub de Natixis, coordonne les travaux de la banque sur la transition des industries fortement émettrices. « Natixis est convaincue que nous échouerons collectivement dans notre combat contre le changement climatique si la finance durable ou dite responsable reste dogmatique et cantonnée aux activités purement vertes », rapporte-t-il. L’essentiel du potentiel de réduction des émissions de CO2 réside par définition dans les industries « fortement émettrices de carbone » dont beaucoup restent sans substituts (acier, aluminium, ciment). « Sans verser dans le puritanisme vert, il ne faut cependant pas être laxistes dans les efforts demandés à ces industries qui doivent profondément se transformer », ajoute-t-il.

    Une série de publications intitulée « Brown Industries : the Transition Tightrope » a été lancée en décembre 2019*. S’appuyant notamment sur un sondage auprès de 75 investisseurs, un cadre d’analyse tente de définir ce que signifierait et ce qu’impliquerait une « transition à la hauteur de l’urgence climatique ». Il vise à permettre à Natixis d’accompagner les acteurs pétroliers les plus crédibles et ambitieux dans le financement de leur stratégie de transition, notamment à travers des produits bancaires ou obligataires dédiés, tels que par exemple les émergents « transition bonds », dont le format reste encore à définir par le marché. Un format privilégié par Natixis est celui des « KPI-linked bonds » par lequel les entreprises s’engagent sur des objectifs précis et chiffrés de décarbonation à des horizons prédéfinis, par exemple de 10 ou 15 ans, sous peine de renchérissement de leur coût de financements, créant ainsi une redevabilité inédite et une incitation sans précédent à atteindre leurs objectifs et à respecter leurs engagements.

    « De vraies discussions s’engagent sur les sujets de transition », conclut Brice Le Foyer. « Nos clients connaissent leurs produits financiers traditionnels sur le bout des doigts mais sont très demandeurs pour ce qui touche à la finance verte et responsable ».

    Natixis les aide également à identifier et accéder aux projets viables dans le secteur des énergies renouvelables. « Les gros groupes énergétiques disposent de budgets colossaux à investir dans l’énergie verte ; nous les accompagnons dans la sélection et la structuration des projets », ajoute Olivier Menard.

     

    * La page dédiée « Transition Tightrope » avec de nombreux contenus librement accessible est disponible via le lien web suivant : https://gsh.cib.natixis.com/transition-tightrope

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