• COP 26 : des avancées réelles, mais le sort de la planète reste dans la balance

    COP 26 : des avancées réelles, mais le sort de la planète reste dans la balance > cover et card
    #Transition verte
    Publié le 17/11/21
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    Après deux semaines d’âpres négociations, la 26e conférence des Nations Unies sur le climat a finalement abouti samedi dernier par la publication du Pacte de Glasgow. Face à l’urgence de la crise climatique, la COP26 était présentée par ses organisateurs comme la dernière grande opportunité de reprendre le contrôle du climat. Plus de 120 chefs d’Etats avaient fait le déplacement en Ecosse, aux côtés de milliers de négociateurs, représentants de gouvernements et d’entreprises, acteurs de la société civile et citoyens.

    Parmi eux, Karen Degouve, responsable du développement de la finance durable chez Natixis, a assisté aux débats en qualité d’observateur d’entreprise. Dans un entretien, elle nous livre les avancées de cette COP26, insuffisantes mais réelles, et nous explique ce qui était attendu de ce point d’étape – 5 ans après la COP21 de 2015 – ainsi que le rôle crucial de la finance privée dans la lutte contre le réchauffement climatique.

    • Karen Degouve, responsable du développement de la finance durable chez Natixis, a assisté aux débats de la COP26 en qualité d’observateur d’entreprise.
      Karen Degouve, responsable du développement de la finance durable chez Natixis, a assisté aux débats de la COP26 en qualité d’observateur d’entreprise.
    • La COP26, 26e Conference des Parties, réunit les 197 pays membres du United Nations Framework Convention on Climate Change signé à Rio il y a 29 ans.
      La COP26, 26e Conference des Parties, réunit les 197 pays membres du United Nations Framework Convention on Climate Change signé à Rio il y a 29 ans.
    • La Journée de la finance du 3 novembre a pour la première fois placé la finance au cœur des débats de la COP
      La Journée de la finance du 3 novembre a pour la première fois placé la finance au cœur des débats de la COP

    Les Nations-Unies réunissent quasiment toutes les nations du monde depuis près de 3 décennies dans ce sommet sur le climat. Pourquoi la COP26 était-elle particulièrement importante ?

    Il y a trente ans, le changement climatique était considéré comme un problème relativement marginal, c’est devenu aujourd’hui une priorité mondiale. La planète s’est réchauffée de 1,1°C par rapport à l’ère préindustrielle. Les effets désastreux du réchauffement se font déjà sentir partout dans le monde : les tempêtes, inondations, sécheresses et incendies de forêt s'intensifient, faisant place à un sentiment d’urgence. Mais nous n’agissons pas assez vite. À l’ouverture du sommet, les dirigeants du monde entier - dont le premier ministre britannique Boris Johnson et le président américain Joe Biden - ont présenté la COP26 comme la last best chance, la dernière grande opportunité, de sauver la planète du désastre. Les dirigeants des nations les plus pauvres et les plus exposées au réchauffement ont alarmé qu’il en va de la survie de leurs populations. Le temps est désormais compté.

    « Pour nous, c'est une question de survie. Nous mettons nos maisons en danger, pendant que ceux qui ont d'autres options décident à quelle vitesse ils veulent agir pour sauver ceux qui n'en ont pas », a ainsi affirmé Aminath Shauna, ministre de l’environnement, du changement climatique et de la technologie des Maldives.

     

    N’était-ce pas déjà le cas en 2015 à la COP21 ?

    Il y a six ans, 196 Etats ont signé un engagement, l’Accord de Paris, pour travailler ensemble à limiter le réchauffement climatique en deçà de 2°C, tout en poursuivant leurs efforts pour le maintenir en deçà de 1,5°C (mitigation), pour s’adapter aux conséquences du réchauffement climatique (adaptation) et pour lever les fonds pour atteindre ces objectifs (finance). Depuis, les scientifiques du GIEC ont tiré la sonnette d’alarme : 1,5°C constitue un palier au-delà duquel chaque dizième de degré supplémentaire entraînera des canicules mortelles, des pénuries d’eau, l’effondrement d’écosystèmes et autres événements climatiques extrêmes. Nous devons limiter la hausse des températures moyennes à 1,5°C. Dans l’Accord de Paris, les pays se sont engagés à mettre en place des plans nationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre, les Contributions déterminées au niveau national (CDNs) avec un engagement de les revoir tous les 5 ans. Malheureusement, les CDNs établis à Paris se sont avérés insuffisants pour s’inscrire dans une trajectoire 1,5°C. Avec un délai d’un an dû à la pandémie, les pays étaient attendus à la COP26 avec des objectifs de réduction ambitieux pour « garder 1,5°C vivant » (keep 1.5°C alive) selon l’expression d’Alok Sharma, Président de la COP26.

     

    Quelles autres avancées la présidence britannique attendait-elle de cette COP26 ?

    Avant le sommet, la présidence britannique était très claire sur les 4 objectifs à atteindre à Glasgow :

    • Mitigation : garantir la neutralité carbone mondiale à l’horizon 2050 et rester dans la trajectoire 1,5°C. Les pays étaient attendus avec des objectifs ambitieux de réduction de leurs émissions à un horizon intermédiaire 2030, et notamment une accélération de la sortie du charbon, le développement des énergies renouvelables, un frein à la déforestation et le passage aux véhicules électriques ;
    • Adaptation : permettre aux pays affectés par le changement climatique de s’adapter, de protéger les communautés et les habitats naturels ;
    • Finance : lever les trillions de dollars des secteurs financiers public et privé nécessaires à la réalisation de ces deux objectifs. Il y a plus de 10 ans, à la COP15 de Copenhague en 2009, les pays développés ont promis de mobiliser 100 milliards de dollars par an pour aider les pays en développement à limiter et s’adapter au changement climatique. Avec 80 milliards de dollars en 2019 (dernières données disponibles), cette promesse n’a pas été tenue. La COP26 ambitionnait de faire respecter cet engagement et d’en augmenter le montant ;
    • La mise en œuvre de l’Accord de Paris : finaliser le Paris Rulebook, les règles d’application de l’Accord de Paris, pour que les gouvernements, les entreprises et les citoyens coopèrent et passent concrètement à l’action. Des « champions de l’action pour le climat », les UN High Level Champions on Climate Action, ont été désignés en ce sens dans différents secteurs.

     

    Après deux semaines de négociations, la COP26 s’est achevée samedi soir sur la publication du Pacte de Glasgow. Répond-il à ces attentes ? Quels sont les points clés de ce texte signé par près de 200 pays ?

    Le président de la COP26 a qualifié cet accord de fragile win, une victoire fragile, pour le climat. Des progrès ont été réalisés, mais on reste clairement en deçà des attentes. L’accord fait apparaître un consensus clair sur le fait que tous les pays doivent agir plus, et immédiatement, pour empêcher un réchauffement catastrophique des températures. Il préconise des mesures spécifiques, comme réduire de moitié les émissions de CO2 d’ici à 2030 et freiner les émissions de méthane. Il instaure de nouvelles règles pour rendre les états redevables de leurs progrès comme de leurs manquements. Il appelle les Etats à revenir l’an prochain avec des engagements plus exigeants de réduction de leurs émissions. Il exhorte les nations riches à « au moins doubler » les financements d'ici à 2025 pour protéger les pays les plus exposés aux aléas climatiques. Néanmoins, il laisse en suspens la question cruciale de la vitesse et du niveau de réduction des émissions que chaque pays devra atteindre au cours de la prochaine décennie.

    Voici les principales avancées obtenues par les négociateurs :

    1) L’ambition 1,5°C : certains pays étaient opposés, à leur arrivée à Glasgow, à une action renforcée et ont soutenu que fixer l’ambition globale à 1,5°C revenait à rouvrir l’Accord de Paris. La présidence britannique, soutenue notamment par l’envoyé spécial américain John Kerry ont martelé que « bien en-deçà de 2°C » n’équivalait pas à 1,9°C ou 1,8°C. Le texte fait référence à plusieurs reprises à la « meilleure science disponible » qui a évolué depuis l’Accord de Paris. La bataille de Glasgow a été clairement remportée par les partisans du 1,5°C. Une victoire pour la présidence britannique, et surtout pour la planète.

    2) Réduction des émissions : une majorité de pays avaient relevé leurs objectifs CDNs en amont de la COP26, dont de gros émetteurs comme l’Europe, les États-Unis et la Chine, mais leurs engagements demeurent insuffisants pour contenir le réchauffement climatique à 1,5°C. Deux gros émetteurs ont rejoint le club des nations « net zéro émissions » en produisant de nouveaux CDNs pendant les discussions : l’Inde, qui s’est engagée à réduire ses gaz à effets de serre de 1 milliard de tonnes (de CO2 équivalent) à horizon 2030 et à atteindre l’objectif de neutralité à fin 2070, et le Brésil, qui a renforcé son objectif de réduction des émissions carbone à 50 % - contre 43 % avant la COP26 et qui vise la neutralité en 2050. D’autres nations, comme l’Australie, l’Arabie Saoudite et la Russie, restent cependant totalement hors course et précipitent la planète vers un réchauffement de 4°C. Selon l’observatoire indépendant Climate Action Tracker, l’application des objectifs CDNs 2030 actuels conduit à un réchauffement de 2,4°C, bien supérieur à l’objectif 1,5°C. Ce qui constitue néanmoins un progrès par rapport à la projection antérieure de 3,2°C. Le Pacte de Glasgow prévoit également que les Etats renforcent leurs engagements dès l’année prochaine, et non dans 5 ans comme cela a été fixé dans l’Accord de Paris. Les CDNs révisées seront donc à l'ordre du jour de la COP27 de l’an prochain qui se tiendra en Égypte. Cette feuille de route avancée à l’année prochaine, plutôt que dans 5 ans, est une bonne chose.

    3) Phase-down, réduction progressive, du charbon et des subventions aux énergies fossiles : le charbon est de loin l’énergie fossile la plus émettrice. L’Agence Internationale de l’Energie alerte que s’il n’est pas rapidement arrêté, le monde n’a aucune chance de maintenir l’élévation des températures en-deçà de 1,5°C. Pour atteindre cet objectif, il faut arrêter dès maintenant de construire de nouvelles centrales à charbon et il faut démanteler au moins 40% des 8500 centrales existantes d’ici à 2030. C’est difficile à croire compte tenu de l’impact des énergies fossiles sur le réchauffement climatique, mais depuis le protocole de Kyoto signé en 1997, jamais une COP n’avait directement évoqué la sortie des énergies fossiles dans son texte final. Cela reflète la vive opposition des pays producteurs et des pays très dépendants de la consommation de combustibles fossiles. Pour la toute première fois, la déclaration de la COP26 engage les Etats, sans délais précis, à intensifier leurs efforts pour « réduire progressivement » la combustion de charbon sans mécanisme de capture et stockage des émissions carbone associées, ainsi que les subventions aux énergies fossiles. Le texte initial prévoyait une sortie progressive (phase-out), mais l'Inde a insisté dans les dernières heures de la négociation pour remplacer la “sortie” par une “réduction” (phase-down), malgré le soutien d'autres pays en développement pour le texte initial. Malgré ce vocabulaire édulcoré et la possibilité d’utiliser la compensation via la capture de carbone, la mention du charbon et des énergies fossiles dans la déclaration finale demeure une grande victoire.

    4) Financement de l’adaptation : les pays riches ont promis 500 milliards de dollars de fonds privés et publics sur 5 ans pour venir en aide aux pays en développement. Davantage de fonds devront être alloués à l’adaptation. C’est une avancée notable, car actuellement, l’essentiel des fonds sont destinés à des projets de réduction des émissions, essentiellement des projets d’énergie renouvelable dans des pays intermédiaires, qui sont des projets rentables qui pourraient facilement voir le jour sans ce soutien financier. Les pays les plus pauvres peinent à recevoir des aides pour s’adapter à des conditions climatiques extrêmes. La proportion des financements alloués à l’adaptation devra doubler d’ici à 2025 par rapport à 2019. Certains pays ont milité pour une répartition à 50-50 entre adaptation et réduction des émissions. Même s’ils n’ont pas obtenu gain de cause, une étape importante a néanmoins été franchie.

    5) Pertes et dommages : le concept de pertes et dommages fait référence aux ravages climatiques trop destructeurs pour permettre aux pays qui y sont confrontés de les éviter ou de s’y adapter. Le sujet est sur la table depuis une décennie sans progrès notable, les pays en développement demandant une compensation des pays développés qui en sont responsables. Lors de la COP précédente, les discussions ont suffisamment avancé pour convenir la mise en place d'une base de données et d'un système de reporting appelé le Réseau de Santiago. De nombreux pays en développement espéraient que la COP26 marquerait une étape supplémentaire vers un mécanisme de financement des pertes et dommages. Cela ne s'est pas produit. Mais les pertes et dommages sont mentionnés pour la toute première fois dans la section de couverture de l'accord, et la question reviendra dans les négociations l'année prochaine.

    6) Accord sur le marché carbone mondial : les négociateurs ont également conclu un accord fixant des règles du marché carbone, débloquant potentiellement des milliers de milliards de dollars pour la protection des forêts, le développement de projets d'énergie renouvelable et d'autres projets de lutte contre le changement climatique. Les pays et les entreprises disposant d’une large couverture forestière avaient fait pression pour qu’un accord sur les marchés réglementés du carbone émane de la COP26, dans l’espoir que le marché de la compensation volontaire, en forte expansion, soit légitimé. En vertu de l'accord, certaines mesures seront mises en œuvre pour garantir que les crédits carbone ne soient pas doublement comptés dans le cadre des objectifs d'émissions nationaux. Les échanges bilatéraux entre les pays ne seront cependant pas taxés pour aider à financer l'adaptation au climat – ce qui était une demande essentielle pour les pays moins développés. Les négociateurs sont également parvenus à un compromis fixant une date butoir d’éligibilité des crédits carbone, ceux émis avant 2013 n'étant pas reportés. Cela permet d’éviter que trop d'anciens crédits inondent le marché ce qui aurait encouragé les achats de crédits plutôt que de nouvelles réductions d'émissions.

     

    Samedi soir, alors que l’accord était conclu avec le changement de texte de dernière minute sur le charbon, nous avons vu le président de la COP26, Alok Sharma, retenir ses larmes et dire qu’il était « profondément désolé ». Des activistes du monde entier qualifient l’accord de très décevant. Considérez-vous la COP26 comme un échec ?

    Non. Après deux semaines de négociations intenses, je trouve très injuste de considérer la COP26 comme un échec. Le processus de négociation onusien est difficile. Le multilatéralisme est, par nature, très complexe. Il requiert que près de 200 pays agissent de concert pour le bien-être commun, au-delà de leurs propres intérêts économiques et politiques. Même si le rythme des négociations internationales sur le climat peut paraître inadapté à l’importance de l’enjeu, et que nous sommes loin des engagements et actions nécessaires pour rester dans une trajectoire 1,5°C, je pense que la COP26 marque des avancées réelles dans des domaines clés : engagements de réduction des émissions, financement, déforestation, émissions de méthane, et, le plus important, émissions provenant de la combustion des énergies fossiles. Je rejoindrais le positivisme de John Kerry qui a déclaré qu’« à l’issue de la COP26, nous sommes plus près que jamais d’éviter le chao climatique ».

    Et les avancées de cette COP26 se reflètent non seulement dans le Pacte de Glasgow, mais aussi et surtout dans d’autres accords multilatéraux signés pendant le sommet :

    • Sur la déforestation : des dirigeants de plus de 100 pays, dont le Brésil, la Chine, la Russie et les États-Unis, se sont engagés à mettre un terme à la déforestation en 2030. L’accord couvre 85 % des forêts mondiales, qui constituent des puits de carbone indispensables. Il dédie un budget de 19 milliards de dollars (12 milliards de dollars de fonds publics et 7 milliards de dollars de fonds privés) pour protéger et restaurer les forêts primaires.
    • Sur le soutien des communautés indigènes et locales : 24 pays et fondations ont promis un financement de 1,7 milliard de dollars de 2021 à 2025 pour faire progresser les droits de tenure forestière pour les peuples autochtones et les communautés locales, et la reconnaissance de leur rôle en tant que gardiens des forêts et de la nature. C’est une avancée importante, car 65 % de la terre est occupée par des communautés, faisant vivre 2 milliards de personnes dont 500 millions d’indigènes. Actuellement, 10 % seulement des terres sont reconnues par les lois nationales comme étant la propriété des communautés locales et indigènes. Les terres communautaires sont menacées par les sociétés et investisseurs désireux d’investir ou de pratiquer une agriculture intensive, et par les activités illicites comme l'exploitation forestière, l'exploitation minière et la chasse.
    • Sur les émissions de méthane : pour la toute première fois, un accord significatif a été conclu sur le méthane, gaz à effet de serre essentiellement émis par l’agriculture et les énergies fossiles, qui a un pouvoir réchauffant 20 fois supérieur au CO2 et qui représente 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Des pays représentant 46 % des émissions mondiales de méthane, dont la Chine, se sont engagés à réduire leurs émissions de 30 % d’ici à 2030 (par rapport à 2020). L’initiative vient de l’administration Biden, qui a également annoncé que l'agence américaine de protection de l’environnement (U.S. EPA) limitera le méthane provenant d'un million de plates-formes pétrolières et gazières à travers les États-Unis. Cependant, certains grands émetteurs de méthane tels que la Russie et l'Iran ne font pas partie de l’accord.
    • Sur l’accord conjoint entre les États-Unis et la Chine : les deux plus gros pollueurs se sont engagés à augmenter les efforts pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre durant la décennie. L’accord manque d’engagements spécifiques, mais la Chine s’est engagée à amorcer sa sortie du charbon en 2026.
    • Sur la sortie du charbon : 23 pays ont pris de nouveaux engagements pour sortir progressivement du charbon thermique, dont 5 des 20 premiers pays consommateurs (Corée du Sud, Indonésie, Vietnam, Pologne, Ukraine). La Chine est malheureusement le grand absent de cet accord. Dans une nouvelle Déclaration mondiale sur la transition du charbon vers une énergie propre, les pays se sont également engagés à développer l'énergie décarbonée et à assurer une transition juste sans charbon.
    • Sur la fin du financement public international du charbon thermique en 2021 : la Chine, le Japon, la Corée du Sud et les grandes banques internationales se sont engagés à mettre un terme définitif à tout financement public international de nouvelles centrales à charbon sans capture et stockage des émissions carbone associées (unabated coal) d'ici fin 2021. Ce qui signifie l’arrêt de tout financement public international du charbon thermique d’ici à la fin de l’année.
    • Sur la fin du financement public international des autres énergies fossiles en 2022 : un groupe de 39 pays, dont les États-Unis, le Canada, l'Italie, la France et le Danemark, ainsi que des institutions financières publiques, ont signé une déclaration conjointe initiée par le Royaume-Uni s'engageant à mettre fin au financement public international du secteur des énergies fossiles sans capture et stockage des émissions carbone associées (unabated fossil fuels) d'ici fin 2022 et de réorienter ces fonds, estimés à 17,8 milliards de dollars, à l’aide à la transition vers une énergie décarbonée. Cet engagement inédit sur les énergies fossiles a été très favorablement accueilli pendant le sommet de Glasgow.
    • Sur Beyond Oil and Gas Alliance (BOGA) : initiée par le Danemark et le Costa Rica, signée par la France, l'Irlande, la Suède, le Pays de Galles, le Groenland et le Québec, l'alliance BOGA engage ses signataires à l’arrêt progressif de l'extraction des combustibles fossiles. Certains signataires sont des producteurs importants ou disposent de réserves importantes. Lorsque le Danemark a pris la décision en 2019 de commencer son retrait progressif, il était le plus gros producteur de pétrole de l'Union européenne. Le Groenland dispose d'énormes réserves auxquelles il renonce. Même si les plus grands producteurs, comme les États-Unis et la Russie, n’ont pas rejoint l'alliance, et que cette initiative n'est qu'un premier pas, il faut saluer cette évolution positive.
    • Sur la Déclaration pour une transition juste signée par plus de 30 pays, dont le Royaume Uni, les États-Unis, les 27 membres de l’Union européenne, la Norvège, le Canada et la Nouvelle Zélande : la déclaration reconnaît que les effets du changement climatique et de la décarbonation de l’économie vont affecter de manière disproportionnée les personnes pauvres et les travailleurs précaires, ceux qui travaillent dans des secteurs à forte intensité carbone, les habitants des pays dont l’économie dépend fortement des énergies fossiles. De ce fait, ils risquent d’exacerber les inégalités sociales, raciales, de genre, d’âge et autres. La déclaration vise à ce que personne ne soit laissé pour compte dans la transition vers une économie bas carbone, et à protéger en particulier ceux qui travaillent dans des secteurs, des villes et des régions tributaires d'industries et de productions carbo-intensives. Elle reflète les règles érigées en 2015 par l’Organisation Internationale du Travail pour une transition juste, qui décrivent les étapes nécessaires vers des économies et des sociétés écologiquement durables et bien gérées, un travail décent pour tous, l'inclusion sociale et l'éradication de la pauvreté.

     

    Dans quelle mesure le secteur financier privé a-t-il contribué à la COP26 et son accord final ?

    Les représentants du secteur financier peuvent être fiers de ce qui a été accompli dans la perspective de la COP26 et lors de la Journée de la finance (3 novembre), qui a pour la première fois placé la finance privée au cœur des débats de la COP. Le message dans l’hémicycle était clair : l'argent est là, l'ambition est là, de nouveaux outils et standards communs sont en train d’être mis en place.

    Voici les principales évolutions, et leurs implications, pour les institutions financières :

    1) Le secteur financier s'est mobilisé à grande échelle. La finance est un catalyseur essentiel des efforts pour décarboner l'économie mondiale. Pour relever le défi, le secteur doit aligner l’ensemble de ses activités sur une trajectoire de neutralité carbone. C’est pour coordonner et amplifier la participation de la finance privée à l’effort collectif qu’a été lancée en amont de la COP26 la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ), dirigée par Mark Carney, l'envoyé spécial des Nations-Unies pour l'action climat et la finance. Son objectif est de relever les standards, stimuler les initiatives, garantir la transparence, la crédibilité et la cohérence des engagements “net zéro” des institutions financières, en utilisant les critères et l'architecture de l'initiative Race to Zero des Nations Unies. Lors de la COP26, GFANZ a annoncé que plus de 450 institutions financières dans 45 pays représentant plus de 130 trilliards de dollars d'actifs financiers (plus de 40 % du système financier mondial) se sont engagées à aligner leurs activités sur la transition vers le net zéro. Concrètement, elles se sont engagées à définir des objectifs précis, mesurables et alignés avec la science climatique pour atteindre la neutralité carbone, et à réaliser les 100 trilliards de dollars d’investissements nécessaires pour atteindre la neutralité au cours des trois prochaines décennies. GFANZ a également annoncé qu'il continuera à travailler au-delà de la COP26 avec Michael Bloomberg, qui a rejoint Mark Carney en tant que coprésident. Il coordonnera les efforts du secteur pour transformer les engagements en actions. Le Groupe BPCE est pleinement engagé en tant que signataire de la Net Zero Banking Alliance (NZBA).

    2) Un nouveau Conseil international des normes de durabilité (International Sustainability Standards Board, ISSB) a été créé par l’IFRS (International Financial Reporting Standards Foundation), aux côtés de l'IASB (International Accounting Standards Board). Il a vocation à développer un référentiel commun pour la publication des rapports de durabilité et s’appuie sur les recommandations de la TCFD (Taskforce on Climate-Related Financial Disclosures). Il sera basé à Francfort, avec des bureaux à Montréal, San Francisco et Londres. Il s'agit d'une étape majeure vers l'amélioration de la qualité des données sur la neutralité carbone.

    3) Le Royaume-Uni s’est engagé à aligner son secteur financier sur une trajectoire de neutralité carbone. Il enjoint chaque institution financière britannique à publier un programme de transition, où elle rendra compte de ses actions pour décarboner ses activités, en ligne avec l’engagement net zéro du gouvernement britannique, sur une base comply or explain (se conformer ou expliquer). Le gouvernement britannique a monté un nouveau groupe de travail pour développer des standards de transition et métriques associés, en coordination avec la GFANZ. Le premier rapport est attendu fin 2022. Le Royaume-Uni crée un précédent, d’autres places financières pourraient suivre.

    4) Le secrétaire général des Nations-Unies a annoncé la création d’un comité d’experts pour déterminer des standards d’alignement des entreprises au net zero, pour une meilleure transparence et comparabilité des engagements.

    5) 100 banques centrales ont signé la NGFS Glasgow Declaration : le Network for Greening the Financial System (NGFS) a annoncé qu’il renforce ses efforts collectifs pour améliorer la résilience du système financier mondial. Il l’étend aux risques climatiques et environnementaux, et encourage la levée des fonds nécessaires pour financer la transition de l’économie. De plus, la Banque d’Angleterre a annoncé un nouveau cap : elle souhaite superviser activement les risques climatiques des acteurs financiers et reconnaît l’importance croissante du capital prudentiel pour accompagner la résilience face au changement climatique.

    6) 33 institutions financières se sont engagées à cesser de financer la déforestation agricole. À la suite de l'engagement historique de non-déforestation signé par plus d’une centaine d’Etats, 33 institutions financières, représentant 8,7 trilliards de dollars d'actifs sous gestion, ont annoncé qu'elles s'efforceraient d'éliminer progressivement les impacts de la déforestation dans les chaînes d'approvisionnement en huile de palme, soja, bœuf, pâte à papier d'ici à 2025. Selon le Programme des Nations Unies pour l'Environnement, le monde doit combler un déficit de financement de 4,1 trilliards de dollars d'ici à 2050 pour atteindre son objectif de neutralité carbone. Un déficit abyssal comparé aux 133 milliards de dollars d’investissements actuels, dont la plupart sont de l'argent public. La nature est de plus en plus reconnue comme un levier essentiel pour atténuer le changement climatique et soutenir la réalisation de l’objectif de neutralité. Parce que la préservation des écosystèmes naturels et de la biodiversité est en train de devenir le prochain grand objectif, les institutions financières vont devoir développer des outils pour mesurer et réduire l’impact de leurs activités, notamment sur la déforestation. Cet accord fait suite à la création récente de la TNFD (Taskforce on Nature-related Financial Disclosures) qui développe un cadre de reporting financier des enjeux liés à la nature, auquel Natixis est fière de participer activement, et précède le prochain grand rendez-vous de négociation internationale sur les écosystèmes naturels, la COP15 qui se tiendra à Kunming (Chine) en avril 2022. 

    7) Parmi les autres sujets largement débattus lors de la COP26 impliquant le secteur financier, on peut mentionner le financement des énergies fossiles, fortement critiqués par les ONGs et activistes qui pointent du doigt le manque d’ambition des acteurs financiers, tant sur la nécessaire réduction des montants de financement que la vitesse à laquelle les institutions financières entendent réduire leur exposition au secteur. La nécessité d'augmenter les flux financiers vers les marchés émergents et les pays en développement, dont les besoins d'investissement annuels pour l'énergie décarbonée devraient dépasser 1 trilliard de dollars d'ici la fin de la décennie, a également fait l’objet de nombreux débats.

     

    D’après vous, quelles sont les prochaines étapes ?

    Si nous voulons enrayer la crise climatique, personne ne doit rester à l’écart. Tous les pays, toutes les entreprises, toutes les institutions financières doivent être embarquées. Pour l’ensemble des acteurs, il est temps de passer des engagements aux actions concrètes. Pour le secteur financier, cela signifie implémenter les engagements pris dans le cadre des alliances internationales, dont la Net Zero Banking Alliance (NZBA) pour les activités bancaires. 92 banques, représentant 43 % des actifs bancaires mondiaux, ont adhéré à la NZBA à ce jour, et sont fermement engagées à atteindre ensemble la neutralité carbone. C'est un énorme succès, d’autant plus que le calendrier fixé requiert une action immédiate de tous les signataires. Au sein de l’alliance NZBA, je suis fière de co-piloter le groupe de travail qui va aider les banques à concrètement mettre en œuvre leur engagement de neutralité.

    Pour Natixis, il s'agira de piloter l’impact climatique de nos activités grâce à l’outil Green Weighting Factor, et de poursuivre la mise en œuvre du plan d’action qui va nous permettre d’atteindre les objectifs granulaires que nous avons fixés par secteur et par géographie dans le cadre de notre plan stratégique 2024. Cela commence par la réduction de nos financements aux activités d’exploration-production de pétrole et de gaz (nous nous sommes engagés à réduire de 15 % cette activité d’ici 2024), et par une forte augmentation du financement des énergies renouvelables (9 milliards d’euros de nouveaux financements sur 4 ans).

    De manière plus générale pour les institutions financières, atteindre la neutralité carbone implique concrètement de :  

    • soutenir les efforts de transition de nos clients à un rythme et à une échelle compatibles avec un alignement 1,5°C ;
    • réduire drastiquement les financements et investissements dans les secteurs à forte intensité carbone, en particulier dans les énergies fossiles ;
    • financer le développement des technologies bas carbone : presque la moitié des réductions attendues à horizon 2050 seront réalisées grâce au déploiement à grande échelle de technologies bas carbone qui sont aujourd’hui en développement ou ne sont pas encore rentables. Les institutions financières mondiales ont pris des engagements ambitieux de financement de la transition vers la neutralité carbone. Nous ne pouvons pas attendre des décennies pour combler ce déficit d'investissement.

    La prochaine décennie sera cruciale. Notre tâche collective consiste à mobiliser les fonds, les ressources et les outils pour agir pour le climat à grande échelle. Je citerais le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, en clôture du sommet de Glasgow : « L’issue de la COP26 est un compromis, qui reflète les intérêts, les contradictions, les volontés politiques du monde d’aujourd’hui. C’est une étape importante, mais non suffisante. Il est temps de passer en mode urgence. La bataille du climat est la bataille pour notre survie, nous devons la gagner ! »

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