• Quel impact de la crise sanitaire sur l’industrie du cinéma ?

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    #Business #Banque de Grande Clientèle #Culture et talents
    Publié le 23/10/20
    Lecture 5 Min.

    Isabelle Terrel

    • Isabelle
      Terrel

      Directrice générale de Coficiné

    Avis d’Expert. Isabelle Terrel, directrice générale de Coficiné : « La crise sanitaire du coronavirus va accélérer des évolutions latentes dans l’industrie du cinéma. »

    En janvier 2020, Isabelle Terrel a été nommée directrice générale de Coficiné, filiale de Natixis, où elle a commencé sa carrière en 1988. Cette femme de tête et de cœur en a pris la barre lors de la plus grosse tempête que l'industrie cinématographique ait jamais affrontée, et livre sa vision réaliste et constructive de la situation, en toute franchise.

     

    Quelle est la mission de Coficiné ?

    Isabelle Terrel : Coficiné est un établissement financier spécialisé, dédié au financement du cinéma et de l'audiovisuel et des industries culturelles au sens large. Nous avons développé une vraie compétence et technicité sur ce secteur en nous insérant dans un écosystème, voulu par le législateur français, visant à faciliter et soutenir la production et la création indépendante par divers moyens, notamment la mise en place de crédits spécifiques par des organismes spécialisés et pouvant bénéficier de la contre-garantie de l'État par l'intermédiaire de l'IFCIC*. Ce système, qui n'a pas vraiment son équivalent en Europe, n'est pas étranger, avec toutes les autres mesures de soutien à la production, à la vitalité de notre secteur cinématographique. Coficiné accorde donc des crédits de financements aux différents intervenants du secteur : producteurs, distributeurs, exploitants de salles et industries techniques, principalement indépendants. Notre savoir-faire nous permet de structurer des crédits sur mesure et d'apporter des solutions adaptées aux besoins de nos clients, en maîtrisant les facteurs de risque.
    Forts des compétences acquises en France, nous avons étendu progressivement notre domaine d'intervention à l'international. Pendant longtemps, notre intervention à l'international s'est limitée à des coproductions avec la France. Aujourd'hui, 30 % de nos encours de crédits concernent des œuvres produites sans lien avec la France, par des producteurs étrangers (espagnols, scandinaves, italiens, anglo-saxons, australiens...).

     

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    L'équipe de Coficiné

     

    Vous avez pris la direction de Coficiné en janvier 2020. Une année très particulière...

    Isabelle Terrel : Une activité qui, du jour au lendemain, s'arrête, cela n'était jamais arrivé. C'est une situation inattendue, apocalyptique, qui touche tous les acteurs principaux du secteur. La totalité de notre clientèle a été très affectée, à tous les stades de la chaîne de fabrication et de distribution tout particulièrement dans le cinéma. Avec le confinement, tous les tournages se sont arrêtés en France et dans le monde entier du jour au lendemain, ce qui pose un énorme problème, car quand on arrête un tournage, la terminaison du film devient incertaine. Or, le paiement de la majorité des contrats de financement mobilisés dans le cadre de nos crédits (les subventions, les aides, les versements des chaînes, des distributeurs, des plateformes, des vendeurs à l'international), n'intervient que sous réserve de la finition et de la sortie en salle du film. Normalement, si un film est arrêté, une assurance prend le relais ; seulement voilà, la majeure partie des contrats d'assurance exclut le risque de pandémie. Le 16 mars, nous avions vingt tournages en cours qui ont été stoppés. Vous pouvez donc imaginer l'inquiétude des producteurs concernés ... Les films en postproduction ont pris du retard, mais c'était moins grave, car tout était en boîte et la diffusion n'était pas encore prévue. Les films en développement et l'animation ont, quant à eux, moins souffert.

     

    Et pour les autres métiers concernés par les films en voie de commercialisation ?

    Isabelle Terrel : Plusieurs films sortis juste avant le confinement et qui avaient bien démarré comme « La bonne épouse » de Martin Provost ou « De Gaulle » de Gabriel Le Bomin ont vu leur carrière stoppée en plein vol. D'autres devaient sortir la semaine suivant le confinement. Trois films que nous avions financés étaient concernés : « Forte » de Katia Lewkowicz, « Pinocchio » de Matteo Garrone, financé en Italie, ou encore « Jumbo », un premier film de Zoé Wittock.
    C'est une catastrophe pour le producteur et pour le distributeur. Pour le producteur de long-métrage, la sortie en salle conditionne la qualification de « long métrage », l'accès au fonds de soutien et cela déclenche le paiement des principaux financements : le minimum garanti donné par le distributeur, les pré-achats des chaînes de télévision et les ventes à l'international qui viennent rembourser nos crédits. La non-sortie du film engendre donc pour le producteur des coûts financiers importants. Pour les distributeurs, c'est encore plus problématique : ces professionnels, qui engagent les frais d'édition (entre 500 000 et plus d'un million d'euros) pour la sortie des films, en plus des minima garantis versés aux producteurs, pour 8 à 15 films par an, se sont retrouvés dans l'impossibilité de sortir les films et sans rentrée de recettes. Même problématique pour les vendeurs internationaux. Cannes, Berlin, Venise... tous les festivals étaient annulés.

     

    Comment les professionnels ont-ils réagi ?

    Isabelle Terrel : Grâce aux dispositifs rapidement mis en place ─ recours au chômage partiel, suspension de certaines charges, possibilité de solliciter les prêts garantis par l'État (PGE) auprès des banques de flux , suspension des échéances de remboursement des crédits en cours pour soutenir la trésorerie ─, il n'y a pas eu de catastrophe sur le moment. Pour limiter les pertes sur les films en cours de sorties, certains distributeurs ont fait le choix de vendre les films dont la sortie était en cours aux plateformes, comme « Forte » de Katia Lewkowicz, que Amazon a acheté pour un prix élevé afin de pouvoir le diffuser dès le mois de juillet 2020. En effet, il faut savoir que ces films qui passent sur une plateforme ne sont plus considérés comme des longs-métrages, le producteur doit donc rembourser les aides qu'il a touchées et renoncer à tous les financements encadrés (Canal +, chaînes, crédit impôts etc..) ; il faut donc que le prix d'achat par la plateforme soit suffisamment élevé pour permettre de compenser les autres pertes de financement, voire de payer des dédits à ceux qui avaient acheté le film initialement. Tous les films ne permettent pas cela. D'autres distributeurs ont attendu la réouverture des salles et ont ressorti leurs films (« De Gaulle », « La bonne épouse »).
    Pendant toute cette période, nous avons beaucoup discuté et échangé avec le CNC et les intervenants pour gérer la crise, envisager les modalités de la reprise, réguler le redémarrage des tournages et éviter les embouteillages de sorties en salles. Une démarche collective était fondamentale pour établir une hiérarchie, s'assurer par exemple que la priorité soit donnée à l'achèvement des films commencés, avant d'en lancer d'autres.

     

    En tant qu'établissement spécialisé, avez-vous apporté des aides spécifiques au secteur ?

    Isabelle Terrel : Dans une telle crise, je pense que l'existence d'établissements financiers ou spécialisés connaissant bien le métier et ses contraintes, est une vraie chance pour la profession. Nous avons adopté des mesures en fonction des problèmes rencontrés : pour les tournages arrêtés, nous avons maintenu les crédits et prorogé ceux-ci dans l'attente de la reprise des tournages. Pour les films dont la sortie était décalée, nous avons baissé nos conditions financières, spontanément pour limiter le surcoût financier. Pour les exploitants de salles avec des multiplexes en construction ou en cours de modernisation dont les crédits courent sur 10 à 15 ans, nous avons décalé de six mois les prélèvements en capital et intérêts, afin de préserver leur trésorerie. Nous avons fait de même pour soutenir les industries techniques.
    Il ne fallait pas paniquer mais réagir vite pour accompagner, alléger la trésorerie des structures pendant la période de confinement, en attendant d'y voir plus claire. Nous l'avons fait tout de suite. Cela nous est apparu évident.

     

    Les salles de cinéma ont rouvert dès juin, mais le public était-il là ?

    Isabelle Terrel : Les salles, c'est aussi le nerf de la guerre pour le cinéma. Ce sont des entreprises qui dépendent du marché et qui, en même temps, font le marché. Elles engrangent les recettes générées par les entrées en salles, conservent 50 % du montant net des taxes et 100 % des recettes confiserie, et reversent le reste au distributeur. Celui-ci récupère, sur ces sommes, le montant des frais d'édition avancés sur le film ainsi que le montant du minimum garanti consenti le cas échéant au producteur, prélève sa commission de distribution et en cas d'excèdent reverse le solde au producteur. L'année 2019 avait battu un record en France en termes de fréquentation avec 213 millions de spectateurs, l'un des meilleurs chiffres depuis 1966. En 2020, après 3 mois de fermeture complète, les salles ont rouvert dès juin, mais la reprise de la fréquentation est plus lente que prévue : le public est là, mais moins nombreux. En cause, sans doute, un peu les hésitations sur les mesures sanitaires et le port du masque en salle ainsi que la prudence d'une partie du public mais surtout l'offre de films. En effet, la fréquentation du cinéma est assurée pour moitié l'été par les productions anglo-saxonnes et américaines. Hormis « Tenet » de Christopher Nolan, ces films ne sont pas là. Disney ne sortira pas « Mulan » en salle, mais directement sur sa plateforme ainsi que le prochain Pixar. C'est un coup dur pour les salles, car sur les 117 millions d'entrées liées aux films américains en 2019, six films Disney figuraient au top 10 (10 millions d'entrées pour « Le Roi Lion », 5 millions pour « Avengers »). Autre grosse déconvenue : « Mourir peut attendre », le dernier James Bond dont la sortie était programmée le 12 novembre, a été décalée à avril 2021.

     

    Quelle a été la conséquence de ces défaillances pour le cinéma français ?

    Isabelle Terrel : En France la fréquentation cinématographique est bien moins dépendante des films américains que dans d'autres pays du monde. Nous sommes actuellement à - 67 % de fréquentation en salles. En Espagne, c'est - 84 %. Nous sommes le seul pays d'Europe où la part des films locaux représente, selon les années, entre 35 et 50 % de la fréquentation totale. Le déconfinement a permis aux distributeurs français qui ont pris le risque de sortir leurs films de ne pas trop mal tirer leur épingle du jeu. Les entrées réalisées au cours de l'été par les films français sont supérieures de 14 % à celles réalisées l'an dernier. Les producteurs et les distributeurs y ont été encouragés par la majoration du fonds de soutien. En temps normal, la crainte porte sur les embouteillages de sorties. Là, c'est le contraire. Certains films d'auteur se retrouvent avec une combinaison de salles que l'on réserve d'habitude aux blockbusters américains et peuvent rester beaucoup plus longtemps à l'affiche ! Ainsi, « Antoinette dans les Cévennes », de Caroline Vignal, va dépasser les 500 000 entrées, soit un score supérieur à ce qui était attendu.

     

    Quelle est la situation pour la production à l'automne 2020 ?

    Isabelle Terrel : Les tournages ont repris très vite en France. La majorité des films arrêtés pendant le confinement sont désormais tous terminés. Certains tournages importants, comme « Le Petit Nicolas » qui devait impérativement se tourner en été car beaucoup d'enfants y jouaient, se sont lancés rapidement pour ne pas perdre les financements et pour limiter le risque que la seconde vague de l'épidémie ne bloque tout à nouveau. D'autres, comme le prochain « Astérix, l'Empire du Milieu », ont par prudence préféré se décaler au printemps 2021. La reprise des tournages a été facilitée par la création, à l'initiative du CNC, d'un fonds d'assurance, qui prend en charge, sous certaines conditions, les risques de coûts liés à un arrêt de tournage causé par la Covid-19. Grâce à la mise en place de ce fonds, à l'adoption d'un protocole sanitaire strict, au recours possible à la contre-garantie de l'IFCIC, à l'accompagnement d'établissements comme Coficiné ou Cofiloisirs, on peut se dire : certes, ce n'est pas idéal, mais on y va ! Ce n'est pas le cas dans d'autres pays.
    Entre juin et septembre, ce ne sont pas moins de 84 nouveaux tournages que Coficiné a accompagnés dont 54 longs métrages, en France ou à l'Étranger.

     

    Quelles sont vos prévisions pour 2021 ?

    Isabelle Terrel : Difficile de faire des prévisions car il reste beaucoup d'incertitudes mais nous restons confiants. Face à la crise, notre équipe a montré qu'elle était soudée, réactive, proche des clients ; notre intervention a été jugée rassurante et appréciée de nos clients dans un marché secoué par la crise sanitaire. Nous voyons bien aujourd'hui les opportunités de poursuivre notre développement à l'international, où des établissements comme le nôtre n'existent pas.
    En termes d'activité, nous pensons que le volume de nos crédits de financement va baisser un peu en production de cinéma, se maintenir en animation et augmenter fortement en audiovisuel avec notamment les plateformes.
    Concernant l'industrie du cinéma, grâce aux différentes mesures adoptées et aux PGE qui ont alimenté les trésoreries, les structures ont tenu. Restent la question de leur remboursement... L'impact de la crise sur la rentabilité des différentes sociétés est encore difficile à évaluer. La télévision et le film d'animation souffrent moins mais, pour le cinéma, la crise sanitaire va accélérer des évolutions qui étaient latentes. Pour l'ensemble de la profession, beaucoup de questions se posent et s'imposent : n'y a-t-il pas trop de films ? L'arrêt brutal va-t-il faire perdre l'habitude d'aller au cinéma ? Les salles retrouveront-elles leur ancien niveau de fréquentation ? Comment les plateformes vont-elles s'intégrer dans le système d'investissement dans les créations en France ? Au-delà de ces interrogations, une chose est cependant sûre : il y aura malgré tout toujours des films de cinéma, mais le secteur va devoir s'adapter. Il faut accompagner ces évolutions.

    *Institut pour le financement du cinéma et des industries culturelles

     


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