La blockchain est déjà une réalité chez Natixis

Frédéric Dalibard, responsable du digital à la Banque de Grande Clientèle de Natixis, préside le conseil d’administration du consortium R3, une startup émanant d’un consortium d’institutions financières chargées de réfléchir sur l’usage de la blockchain et qui a réalisé une levée de fonds de 122M d’USD en 2017. Il décrypte l’engouement autour de cette technologie et sa portée dans le secteur bancaire.

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Quel est l’impact de la blockchain dans le secteur bancaire ?

La blockchain suscite un intérêt particulier pour les banques et pour les acteurs financiers qui y voient depuis quelques années un moyen d’échanger des actifs financiers de manière plus efficiente. On commence à apercevoir les différents avantages de cette technologie, que ce soit dans le trade finance, les financements structurés, la gestion d’actifs, les paiements ou l’assurance. Elle permet d’améliorer l’efficience des processus dans le cas de transactions complexes impliquant plusieurs parties prenantes, nécessitant de nombreuses interactions et de la synchronisation dans les opérations. Elle garantit, par ailleurs, une sécurité accrue des échanges et permet de réduire les coûts de transaction par l’élimination de tiers de confiance centralisés et coûteux. La meilleure traçabilité et les gains opérationnels offerts par la blockchain diminuent ainsi les risques.

 

Que pensez-vous des acteurs bancaires qui créent leur propre cryptomonnaie ?

Entre l’actif cryptographique et la monnaie de banque centrale digitalisée, il y a tout un pan qu’essayent d’explorer certains acteurs bancaires comme JP Morgan qui a récemment décidé d’émettre sur la blockchain un token digital propre. Ce token représente en quelque sorte une créance sur le nom JP Morgan émise sur une blockchain. Concrètement, la banque certifie que les tokens digitaux (ndlr. : JPM coin) qu’elle émet sur cette blockchain ont une contrepartie en dollar et qu’il est possible d’effectuer des transactions sur cette base. Ce système fonctionne à condition que tout le monde fasse confiance à l’émetteur et que la valeur des tokens émis soit acceptée par tous. Il faut faire attention à ces limites car les cryptomonnaies émis par de tels acteurs bancaires, comme ils portent un risque de crédit intrinsèque, ne seront pas acceptés partout. 

 

Pourquoi les cryptomonnaies bancaires ne sont-elles pas encore généralisées ?

Laissez-moi vous donner un exemple. Si Natixis lançait son propre coin, il n’aurait de valeur que ce que ses contreparties pourraient lui accorder. Est-ce qu’une banque américaine qui aurait accepté, par exemple, de prendre un règlement en Natixis coins pourrait les utiliser pour payer une obligation à une banque anglaise ? Tout dépend de la valeur accordée par cette dernière à la signature de Natixis. Cela pose donc un problème de fongibilité : nous sommes encore dans des expérimentations de solutions monétaires. Pour le moment, les limites de ces scénarios sont à prendre en considération. Ce manque de compatibilité limite les champs d’application possibles des coins émis par les acteurs bancaires. Plutôt que des projets isolés, je pense que l’avenir appartient à des projets « de place » entre impliquant un grand nombre de contreparties et qui garantiront un réel impact global dans les usages via une acceptabilité étendus de ces tokens dans l’écosystème financier.

 

Quel avenir pouvons-nous envisager pour le futur des cryptomonnaies et du bitcoin ?

Les cryptomonnaies « classiques » n’ont à ce jour de valeur que dans l’usage qui en est fait par les différents acteurs, ce qui a pour conséquence une grande volatilité de celle-ci donc je ne m’y risquerais pas en tant que banquier. Je préfèrerais disposer d’un instrument stable, qui se rapproche le plus possible d’une monnaie de banque centrale, et qui ne porte pas de risque de crédit intrinsèque. Pour le moment, le manque de régulation est un point crucial dans le développement à venir des cryptomonnaies. Mon intuition que tant que les États n’auront que peu d’emprise – notamment fiscale – sur les cryptomonnaies, leur usage restera marginal. En d’autres termes, si les usages de ces cryptomonnaies venait à s’étendre, les Etats ne pourraient que s’y intéresser afin que ces échanges n’échappent plus à l’impôts et, donc, cela aurait pour conséquence de « raccrocher » ces cryptomonnaies au monde réel et les rendraient de facto moins spéculatives.

 

Quelle est la stratégie de Natixis dans la blockchain ?

La blockchain est une technologie que nous étudions depuis 2015. Nous avons, dans un premier temps, proposé à la Banque de Grande Clientèle de participer à l’un des plus gros consortiums de blockchain qui s’appelle R3. Dans ce cadre, nous avons exploré ce que la technologie pouvait apporter à nos métiers puis nous avons commencé à l’appliquer à des cas d’usages concrets pour notamment améliorer l’efficacité de nos processus internes. Cela touche des métiers dans lesquels nous avons des positions relativement importantes comme le trade finance et le commerce des matières premières. Par exemple, nous participons à des projets comme Marco Polo, une plateforme de supply chain finance pour les grandes entreprises ; komgo®, une plateforme de négoce de matières premières ; ou encore we.trade, une plateforme de trade finance pour les PMI/PME. Tous ces projets de blockchain sont déjà effectifs chez Natixis. Bien sûr, comme toute nouvelle technologie adoptée dans les marchés financiers, la migration vers vers des systèmes ‘blockchain-based’ sera progressive, afin d’établir des projets pérennes tout en sécurisant les activités.