Accès à l’eau : un défi pour les acteurs financiers

Le problème de l’accès à l’eau concerne 2 milliards d’êtres humains. Face à ce défi, Natixis agit dans plusieurs directions.

Natixis--access-to-water- -copyright-iStock 385x275pxDeux milliards de personnes dans le monde n’ont pas d’accès fiable à l’eau et 4,5 milliards sont privées d’équipements sanitaires (soit 6 personnes sur 10 dans les pays les plus pauvres). Le Rapport mondial 2019 des Nations Unies sur la mise en valeur des ressources en eau alerte sur l’aggravation de cette triste réalité. En Afrique subsaharienne, en particulier, une personne sur quatre seulement dispose d’une source d’eau potable et les populations les plus fragiles, qui collectent leur eau auprès de camions-citernes ou de vendeurs de rue, la payent dix fois plus cher que les populations les plus riches. Pour disposer du minimum, ce poste représente parfois le tiers de leurs revenus.

Plus les inégalités augmentent, plus le droit fondamental à l’eau est bafoué. La crise s’accélère en raison du réchauffement climatique et des déplacements de populations. Les conflits directement liés à l’eau se multiplient : on en recensait une centaine entre 2000 et 2009, et plus de 260 aujourd’hui. Le rapport de l’ONU rappelle donc les États à leur obligation d’assurer un meilleur accès à l’eau, en finançant davantage et de manière urgente les infrastructures. Il met aussi le doigt sur l’impact du changement climatique sur la disponibilité de l’eau.

Un défi à l’échelle planétaire, que les acteurs financiers à l’image de Natixis contribuent à relever en activant plusieurs leviers.

 

Financer de grands projets

L’intérêt des investisseurs pour les infrastructures au sens large n’a jamais été aussi fort.

En 2014, les capitaux levés pour investir dans ce secteur s’élevaient à 34 milliards d’euros. En 2018, ils ont bondi à plus de 80 milliards. L’intérêt pour des infrastructures durables de long terme est particulièrement significatif. Pour autant, ces services essentiels nécessitent une visibilité sur le long terme. « Oui, les appétits sont grands, mais les risques pays peuvent l’être tout autant, souligne Stéphane Carrière, co-responsable du secteur Transportation & Social à la Banque de Grande Clientèle de Natixis. À plus forte raison, là où les besoins sont les plus criants. Notre implication a vocation à renforcer la crédibilité du projet, selon un process où toutes les facettes de l’investissement sont analysées. Nous devons nous-mêmes être convaincus que le projet fait sens, que sa pérennité est assurée et que nous allons ainsi pouvoir convaincre nos partenaires financiers. »

Dans le domaine de l’eau, les risques pays comme les difficultés ne manquent pas. « Il est parfois difficile de développer des montages bankables pour certains projets publics, ajoute Stéphane Carrière. Pendant longtemps, les projets d’infrastructures liées à l’eau étaient traités directement par les autorités publiques, mais maintenant les modèles de Partenariat Public-Privé (PPP) permettent de les développer de façon plus efficace, avec un meilleur équilibre des risques entre les parties. Tout dépend des pays. Chaque projet doit être regardé de façon spécifique, selon les risques, la signature du concepteur, de l’État qui s’engage. Les pays émergents suscitent de plus en plus d’intérêt, et en Afrique, les besoins d’infrastructures sont énormes. Une impulsion coordonnée avec des agences multilatérales est souvent nécessaire pour développer de nouveaux programmes. »

Certains chantiers ouvrent la porte à des rêves longtemps inimaginables. L’accès à l’eau est particulièrement critique au Moyen Orient et plusieurs initiatives locales visent à apporter des solutions. Tel le programme Vision 2030 en Arabie Saoudite qui vise à mobiliser des fonds pour développer et préserver la ressource. L’impulsion politique a été déclinée au travers d’un processus qui offre un cadre clair et stable. Plusieurs appels d’offres pour des Independent Water Projects (IWP) ont ainsi été lancés, suscitant l’intérêt de nombreux industriels et investisseurs. Des projets d’envergure de dessalement d’eau de mer ont ainsi pu voir le jour, comme l’expansion de l’usine de Shuaibah ou plus récemment Rabigh 3, deux projets pour lesquels Natixis a soutenu l’un des soumissionnaires et monté le financement.

« Une ingénierie bancaire appropriée et des contreparties stables permettent d’aider à couvrir les risques pour boucler et syndiquer les financements, explique Stéphane Carrière.  Les montants de fonds levés attestent de l’intérêt que les investisseurs y trouvent, avec la garantie d’actifs stables sur des schémas de trente ans. La prochaine évolution est maintenant d’utiliser la ressource solaire pour couvrir les besoins en électricité de l’usine dans un souci accru de développement durable ! »

 

 Investir sur les acteurs qui protègent la ressource

« C’est peu de dire que l’accès à l’eau est une urgence », souligne Arnaud Bisschop, gérant thématique senior chez Thematics Asset Management. Ce diplômé de l’École Polytechnique et de l’École Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts (ENGREF) au profil atypique développe un fonds tourné vers les sociétés cotées actives dans la gestion de l’eau et des déchets.

« On sait depuis longtemps que le sous-investissement est chronique dans les infrastructures liées à l’eau, mais les exemples atteignent leur paroxysme dans différents endroits du globe. Les pays en voie de développement ne sont pas les seuls touchés, comme le montrent les pénuries record qui se sont abattues sur certaines villes de Californie en 2016, ou autour du Cap, en Afrique du Sud, en 2018. Selon une étude récente de la Banque Mondiale et de l’UNICEF, si on voulait répondre aux enjeux de sécurité basiques pour les services d’eau potable, il faudrait doubler les investissements dans les villes, et les multiplier par 10 pour atteindre des standards plus élevés. Autant dire que nous n’y arriverons pas… »  

Pour lui, un autre chiffre est particulièrement inquiétant : 780 000 personnes meurent chaque année de maladies liées à l’eau, comme la dysenterie ou le choléra.

« Cela fait bien longtemps que l’on n’investit pas assez, en particulier dans les services de collecte et de traitement des eaux usées, poursuit Arnaud Bisschop. A chaque année qui passe sans volonté d’agir et investissements suffisants, vous rajoutez de nouveaux besoins. »

Comment réagir ?

Thematics Asset Management privilégie, dans sa sélection de titres, les acteurs qui fournissent les technologies ou investissent pour le compte des collectivités, comme Suez, Veolia « Nous n’avons pas la solution miracle, conclut Arnaud Bisschop, mais nous encourageons ceux qui cherchent à protéger la ressource, que ce soit grâce à des technologies plus économes en eau, ou des services pour éviter davantage de pollution. Nous constatons que, sur ces segments, les taux de croissance attendus vont de 4 à 15 %, et nous convainquons les clients qui nous font confiance, car leurs économies financent à la fois des projets, de l’innovation et font progresser les conditions de vie d’un plus grand nombre. »

 

Favoriser une agriculture économe en eau

Mirova est la tête chercheuse de Natixis dédiée à l’investissement responsable. Avec ses 10 milliards d’euros d’encours, elle investit dans des projets liés aux énergies renouvelables et à l’agriculture durable, notamment via les obligations vertes (green bonds), un marché où la France est particulièrement dynamique.

« Les cycles de l’eau vont être modifiés, c’est certain ; mais traiter la question de la ressource en eau de manière indépendante est insuffisant. Chez Mirova, nous encourageons une vision globale qui envisage aussi les thèmes du climat et de l’égalité », explique Ladislas Smia, coresponsable de la recherche en investissement responsable de Mirova.

Les infrastructures ne couvrent qu’une partie du problème, car la consommation d’eau est aussi liée pour 70 % à l’agriculture, pour 20 % à l’industrie et pour 10 % aux usages domestiques. La question de l’agriculture est donc centrale. C’est tout l’objet du fonds Land Degradation Neutrality (LDN), lancé en fin d’année dernière par Mirova. Son but : investir dans la mise en place de pratiques agricoles durables et apporter des financements de long terme aux porteurs de projets. Premier investissement sélectionné en janvier 2019 par le comité stratégique : Urapi Sustainable Land Use, un programme de restauration de terres dégradées en Amérique latine. Développé par le Québécois Ecotierra, il soutient dans un premier temps quatre coopératives de café péruviennes, qui fédèrent 2 400 producteurs autour de 9 000 hectares de surfaces agroforestières en voie de restauration. La levée de fonds vise la barre des 300 millions de dollars américains. « L’équation financière peut, dans un premier temps, sembler limitée, note Ladislas Smia, mais il faut réaliser que prendre en compte le développement durable, ne se traduit pas forcément par une baisse du rendement. Par le biais de la Blended Finance, on peut renforcer ces projets avec des investissements publics qui apportent leurs capitaux en complément. Nous essayons de concilier recherche de rendement et recherche d’impact positif ». Une philosophie qui séduit de plus en plus d’investisseurs.